Une vie de conspiration d’un Népalais en Europe : Perdu en France en achetant un billet pour Delhi (deuxième partie)

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 10% en République Dominicaine, 15% au Guatemala et les autres à Cuba

Nous avons appelé l’avocat pour lui demander son adresse. Nous avons attrapé un taxi et lui avons demandé de nous y amener. L’agent et l’avocat étaient au commissariat de police. Lorsque nous sommes arrivés là-bas, le groupe de noirs capturés par la police arrivait en même temps. La police a commencé à enquêter sur ce qu’il s’était passé avec les noirs, en interrogeant les deux groupes : le nôtre et celui des noirs.  Nous avons expliqué que l’autre groupe nous avait confisqué notre argent et notre mobile. Ensuite ils nous ont pris en photo et grâce à l’intervention de l’avocat, ils nous ont laissé partir.  Les noirs sont restés en prison 4 jours. Les agents nous ont emmenés à leur hôtel, nous étions 4 personnes. Là-bas, une nouvelle personne nous a rejoints, nous étions donc 5. L’agent nous a informés que nous étions maintenant un groupe de 30 à 35 personnes et que ce serait donc difficile de nous envoyer en une seule fois aux USA. C’est pourquoi certains ont été envoyés en République Dominicaine, d’autres au Guatemala  et d’autres encore à Cuba. Dix pour cent sont partis en République Dominicaine,  quinze pour cent au Guatemala, et les soixante-quinze pour cent  restants à Cuba. L’agent a essayé de nous prendre le plus d’argent possible et nous a laissé sans surveillance, en fait il s’est enfui. Certains ont été renvoyés au Népal.

Billet pour Singapour avec un passeport rouge (diplomatique)

De Haïti, 10 personnes ont du retourné au Népal. A ce moment-là nous étions en République Dominicaine. L’agent nous disait toujours qu’il nous enverrait aux USA, nous demandant toujours plus d’argent que nous devions emprunter au Népal. D’un autre côté nos parents et familles ne pouvaient pas supporter notre peine et nos difficultés, alors ils se sont arrangés pour avoir l’argent nécessaire en vendant terrains et maisons. Comme nous lui avons donné de l’argent, il nous a gardés à l’hôtel. Finalement comme son plan ne fonctionnait pas il a décidé de nous laissés en pleine forêt.  Cette pratique était courante nous a-t-on dit. Alors est venu un agent qui possédait un passeport rouge (passeport diplomatique.) Il nous a expliqué qu’il pourrait nous envoyer aux USA à condition de payer encore 12.000$.

Il était en mesure d’envoyer de 2 à 4 gars aux USA. Certains sont retournés au Népal, et d’autres ont erré en République Dominicaine. De là, nous avons été retenus pour partir au Canada, en bateau. A la fin l’agent a dit que nous devrions demander un passeport rouge de Singapour ou alors de Malaisie ou de Thaïlande pour pouvoir aller au Canada. L’agent planifiait que nous prendrions un vol pour Singapour depuis la République Dominicaine en transitant par le Canada où nous devions rester et gagner un camp de réfugiés. Pour cela je devais trouver 6000$ pour l’agent. Je lui avais déjà donné 11.000$ et je pensais pourquoi ne pas payer s’il pouvait faire comme ça. Pensant que ce serait la honte de rentrer ainsi au Népal, un de mes amis de Myagdi qui s’appelle Milan BK a décidé de me donner la somme. C’est comme ça que nous avons pu payer notre agent. Nos photos ont été scannées pour faire un passeport de Singapour. Nous avons reçu par courrier notre passeport diplomatique pour la Malaisie, l’Inde et Dubaï. Il a essayé de nous procurer des billets à partir de la République Dominicaine, mais ça n’a pas marché, alors il a contacté un autre agent,  il lui a envoyé l’argent pour acheter les billets. Cet agent nous a envoyé les billets Inde-Canada- Canada Dubaï et Dubaï Singapour. Maintenant nous étions prêts à partir.

L’agent s’est enfui en short et sandales

Mon ami a eu son vol hier, et moi je partirai demain à 5h du soir. Notre agent m’a accompagné à l’aéroport en taxi. Sur le trajet, il m’a convaincu de ne pas m’inquiéter : il n’y aurait pas de problèmes : « J’ai tout arrangé à l’aéroport, a-t-il dit, vous prendrez l’avion et moi je donnerai un peu d’argent à l’officier de l’immigration ». Entendant ça je l’ai cru. Il est sorti du taxi et s’est rendu à l’office de l’immigration. Moi et un autre agent nous sommes restés près d’un hôtel de l’aéroport. Tout le monde était autorisé à rentrer, excepté l’agent qui avait fait toutes les démarches pour moi. Mon ami a aussi été arrêté la veille alors qu’il partait et mis en prison. Le lendemain l’avocat l’a sorti de là et l’a invité à se rendre au poste de police dans les 2 ou 3 jours. L’agent avait essayé de faire reproduire le logo de la République Dominicaine sur le passeport de Singapour en donnant un peu d’argent au passage. Mais la police a pu facilement faire la différence avec le logo original. Trois jours plus tard, la police a laissé mon ami à la frontière haïtienne et il est retourné en Haïti. Il m’appelait de temps en temps pour me dire de ne pas quitter cet agent qui en fait nous avait ruinés. Nous avons forcé notre agent Rishiram Parajuli à faire son travail aussi rapidement que possible. Le lendemain matin, nous étions encore au lit, l’agent est arrivé en short et sandales pour nous dire qu’il allaient chercher des cigarettes. Nous l’avons cru car les dominicains eux mêmes  lui avait accordé un crédit dans leur magasin. Après quelque temps il nous a appelés nous expliquant qu’il avait été capturé par des noirs et que nous devions venir l’aider. Nous y sommes allés sur le champ, mais il n’était pas là. Il m’a rappelé pour le dire qu’il avait été pris par la police. « La police m’a dit que je serais déporté en Haïti. Pouvez-vous demander à l’avocat ce qu’il faut faire maintenant »  J’ai pensé qu’il était parti acheter des cigarettes ce matin et que maintenant il était arrêté par la police en short et sandales. Finalement, il a disparu. Où est-il allé,  jusqu’à aujourd’hui nous ne le savons toujours pas.

Perdu en France en achetant un billet pour Delhi

L’agent avait disparu, il n’avait pas payé la note de l’hôtel et nous nous sentions comme des orphelins. Nous n’avions plus de maison. Nous avons consulté un ami pour savoir quoi faire.

L’agent nous avait dit qu’en France, si nous déchirions notre passeport, nous pouvions obtenir le statut de réfugié. Un de mes amis aussi était venu en France depuis la République Dominicaine via le Qatar et la Belgique. Il n’avait pas eu le courage de déchirer son passeport, il avait donc du repartir pour le Népal. Il avait dépensé environ 15.000 euros pour ça ! Un autre ami était également venu en France, il avait bien déchiré son passeport, mais la police a trouvé une photocopie du document. Il m’a appelé me disant que la police avait découvert la photocopie du passeport et qu’il ne savait pas ce qu’il allait se passer.

Après 4 jours en prison il a été relâché. Ensuite il m’a appelé en m’expliquant que nous pouvions aussi venir en France. Malgré les doutes, mes amis ont acheté un billet pour le Népal, de la République Dominicaine via Delhi, avec une escale en France. Sortant de l’avion pour l’escale en France, ils se sont présentés comme réfugiés. Ils avaient réussi à entrer en France sans aucune difficulté. Après cela, un autre frère a réussi aussi à venir en France de la même façon. Il a été relâché de prison après 4 jours également.

Après ce frère, une autre sœur est venue, elle s’appelait Sumitra Ghimire  Sapkota. Elle a aussi procédé de cette façon mais avec une escale en Espagne. Mais elle, elle n’a pas été relâchée après 4 jours. Après son départ, un ami et moi-même nous avons aussi acheté un billet pour Delhi avec une escale en France. Nous avons atterri dans un aéroport Français, mais je me demandais ce que nous allions faire, où aller, comment sortir de l’aéroport et comment déchirer le passeport sans que quelqu’un s’en aperçoive. Les amis qui étaient déjà là, m’ont dit : « Ne déchirez pas votre passeport dans l’avion, mais seulement après être descendus ». Alors nous avons déchiré les passeports dans les toilettes de l’aéroport.  Nous avons été appelés pour l’embarquement sur le vol suivant. Mais nous nous cachions dans les toilettes. La police aurait pu nous arrêter si nous étions sortis des toilettes et nous envoyer en Inde avec le même vol. Mais même si nous avions déchiré notre passeport, la police avait une photocopie faite au moment de l’achat. Nous sommes restés 30mn dans les toilettes, pendant ce temps l’avion avait décollé. Une nouvelle équipe de policiers avait pris la relève. C’est ainsi que nous sommes arrivés en France. Nous devions y rester. La police des services de l’immigration nous a arrêtés en nous demandant où nous allions. Nous lui avons dit que nous n’avions pas de passeport ni d’autres papiers et que nous étions des réfugiés. Nous avons été alors présentés à l’office de l’immigration où nous avons été retenus. On nous a montré nos billets et passeports sur l’écran de l’ordinateur. On nous a pris nos empreintes digitales et nous avons été emmenés à la Croix Rouge.

On nous a demandé de revenir le lendemain pour expliquer notre situation. L’enquêteur était une népalaise. Elle nous a demandé : « Frères, d’où êtes-vous et comment vous appelez-vous? » Nous lui avons dit que nous étions des réfugiés. Elle nous a dit qu’il était possible que nous soyons obligés de retourner en République Dominicaine : « Etes-vous d’accord pour cela? ».  « Sœur, nous ne voulons pas aller là-bas. » Un jour nous avons été conduits à l’aéroport pour nous renvoyer en République Dominicaine d’où nous venions, mais pourquoi  nous renvoyaient-ils et nous présentaient-ils à la cour ? La Croix Rouge et la cour ont ordonné que nous soyons relâchés. Nous avons donc été relâchés tous les 2 après 4 jours. C’était dans la soirée.

(Ce texte est traduit du livre népalais ‘Dukheko Europe’ (mes souffrances en  Europe) Ce livre relate les histoires de 29 Népalais ayant choisi de venir  vivre dans différents pays d’Europe. Ils racontent leur espoir d’une vie meilleure mais aussi leurs luttes, leurs souffrances,  leurs douleurs dans la dure réalité de leurs expériences.

Le livre, écrit en Népali par Dadi Sapkota qui a interviewé ses  compatriotes, est en cours de traduction par Marie-Faustine en langue française avec l’aide de son ami népalais. D’autres textes suivront).