Le village gurung de Barpak avant le tremblement de terre

Adrien Viel & Aurore Laurent

(Mardi 22 mai 2012 -) Notre voyage commence à Barpak, un village situé à 45 km environ de Ghorka, au nord-ouest de Katmandou.

Etabli à 1900m d’altitude, avec plus de 1200 maisons, c’est un village exceptionnellement grand à cette hauteur, et la vie bat son plein à chaque coin de rue. Bien qu’éloigné géographiquement des grandes villes, Barpak n’est pas isolé du reste du monde. A la haute saison, le village est particulièrement apprécié par les touristes qui y séjournent dans le cadre d’un trek. La communauté internationale, notamment suisse et française, a contribué au développement de ce village en y construisant des écoles publiques, par exemple. Ici, les habitants appartiennent majoritairement à l’ethnie des Gurung, qui ont une tradition orale très importante.

A Barpak, nous rencontrons Ras Bahadur Gurung, un chaman et « joishi » (praticien astrologue) que sa réputation précède. Sa générosité et son expérience auprès d’un anthropologue suisse ont rendu le contact aisé. Extrêmement respecté dans son village, Ras Bahadur Gurung tire sa puissance chamanique d’un inestimable manuscrit datant d’un autre temps.

Grâce à ce livre, le chaman Ras Bahadur Gurung connaît l’histoire de chaque famille du village. Il répond donc aux questions d’un grand nombre de ces concitoyens, notamment sur leurs ancêtres et les différentes filiations. Il est aussi le gardien d’une multitude d’accessoires chamaniques : livres à encre indélébile, chapelets en ossature de serpent… Autant d’objets sacrés qui font de lui le garant de la culture gurung.

Les Gurung sont originaires de la zone himalayenne. On estime qu’ils sont aujourd’hui environ 500 000. Ils sont notamment connus pour être des chasseurs de miel, qu’ils vont récolter au péril de leur vie, en escaladant des falaises vertigineuses.

Lalala Didi tient un petit magasin juste devant une école publique de Barpak. Le commerce fonctionne bien pour cette femme d’une incroyable tendresse, qui travaille sans relâche tout au long de la journée. Le soir, elle sert un « dal bhat tarkari » succulent : c’est le plat traditionnel népalais, composé d’une soupe de lentilles, d’un curry de légumes et de riz, comblant de bonheur les voyageurs et les locaux.

Nous partons pour un autre village, de l’ethnie des Tamang, situé a une trentaine de kilomètres de Katmandou. Les chamans y sont nombreux. De tradition bouddhiste, ils célèbrent également les fêtes hindoues. Les habitants de Thulo Gaon font souvent appels aux chamans pour se faire soigner. Ici, Utam Tamang extirpe les maux du corps de son patient en se servant d’une assiette et de mantras (phrases magiques).

Le chaman au centre de la photo sourit, la journée de travail s’achève. Il vient de frapper les tiges de riz sur une pierre pour faire tomber les grains. Nous avons immortalisé cette scène dans une vallée cachée, presque secrète.

Les Tamang ont une culture très proche de celle des Tibétains et des Sherpas. Ils vivent principalement dans le nord et l’est du Népal et sont actuellement près de 1 300 000.

chamans-tamang-en-transe-vers-le-lac-de-gosaikund_620x465

(Chamans tamang en transe vers le lac de Gosaikund)

Tous les ans, ce groupe de chamans tamang part en pèlerinage au lac de Gosaikund, haut lieu sacré hindou, qui se trouve à 4 jours de marche et à 5000m d’altitude. A chaque village rencontré sur la route, ils s’adonnent à un rituel de chant et de danse devant un autel, pour emmener leur dieu tutélaire jusqu’au lac sacré de Gosaikund. Ram Bahadur, le chef de famille, est en tête du cortège. Chacun considère ses compagnons comme des éléments essentiels à sa propre subsistance ; face aux esprits qu’ils croisent sur le chemin, ils seront plus forts ensemble.
Vêtus de leurs costumes traditionnels, ils deviennent eux-mêmes des divinités : ils balisent l’espace et sont invulnérables. Pour accéder à la transe, ils consomment du Raakshi, un alcool local puissant.

le-lac-sacre-de-gosaikund_620x465

(Le lac sacré de Gosaikund )

Nous voici arrivés au lac de Gosaikund, perché à 5000m d’altitude. La légende dit qu’il aurait été créé par le dieu hindou Shiva, qui aurait frappé la roche avec son trident, pour soulager sa gorge empoisonnée, ou bien pour échapper au diable.
A l’aube, nous retrouvons les chamans Tamang chantant dans la même position et jouant le même rythme que la veille au soir ; ils semblent ne s’être jamais reposés. Tout le monde se prépare. Les mains se joignent en prières, caressent l’eau sacrée, d’autres frappent le tambour. Les visages sont joyeux et illuminés, les regards sont brûlants. Dans un brouhaha perpétuel de chants et de mantras, la procession continue pendant quelques heures, et les chamans bénissent les badauds de leurs tambours sacrés.

chaman-chepang-a-chiuri-karka_620x465

(Chaman chepang à Chiuri Karka)

Dans le village isolé de Chiuri Karka où vivent des Népalais de l’ethnie Chepang, Prem Bahadur Chepang, chaman local, est assis près de sa maison. Il s’apprête à célébrer Noaghi, une cérémonie hindoue en l’honneur des premières récoltes suivant la mousson. Son frère l’aide à se préparer : il lui savonne la tête puis lui rase le crâne patiemment, passage obligé avant la célébration du rituel. Les traits du visage du chaman évoquent une vie de paysan, rude. Sur cette photo, transparaissent l’humilité et la nonchalance du peuple chepang.

ceremonie-chamanique-a-chiuri-karka_620x465

(Cérémonie chamanique à Chiuri Karka)

Toute la nuit, le chaman chante sans relâche son mantra sacré, pour remercier et attirer la bienveillance des dieux et des ancêtres. Les chamans chepang sont les seuls chamans népalais à avoir la capacité de voyager dans le « Patal », le monde souterrain. Peu avant l’aube et pendant toute la matinée, Prem Bahadur Chepang procède à des soins. Une femme se plaint de douleurs abdominales : un mauvais esprit en est la cause. Le chaman jette de la cendre au sol avant de la faire asseoir. Il appelle les ancêtres, fait résonner son tambour. Les gestes du chaman s’enchaînent dans une imperturbable continuité. Le corps du chaman tremble tandis que le regard de la femme fixe un point hors champ.

vie-rudimentaire-leader_620x465

(Vie rudimentaire)

Les conditions de vie des Chepang sont rudimentaires. Ils vivent dans le centre et le sud du pays, dans des zones très isolées et pauvres. Les Chepang étaient au départ nomades, mais ils se sont progressivement sédentarisés. Longtemps discriminés, ils sont malheureusement de moins en moins nombreux. Le village de Chiuri Karka est trop isolé pour avoir l’électricité. Les petites maisons sont souvent sombres et enfumées, à cause du feu au milieu de la pièce. Durant l’hiver, c’est pourtant la place idéale pour réchauffer les corps malmenés par le froid.

attente_620x465

(Attente)

L’attente fait partie intégrante de la vie des Chepangs. Eloignée de tout, sans argent (les membres ne vivent que de ce qu’ils récoltent), c’est une ethnie mélancolique. Ici la poésie est latente à chaque instant.

(source- http://www.geo.fr/photos/vos-reportages-photo/nepal-plongee-dans-le-monde-des-chamans/le-village-gurung-de-barpak)