“Tyo Nepal” Ceux qui aiment le Népal vont se régaler

  • sylviane Delapierre / Lyon

Tyo-Nepal

J’ai fait connaissance avec Dadi par l’intermédiaire de l’Association Soleil vert, dont je suis maintenant vice-présidente. Cette association aide des enfants népalais orphelins ou défavorisés ainsi que leurs familles par des parrainages. Elle œuvre en France pour réunir des fonds afin d’aider les villageois à développer une agriculture biologique, dans les collines du Chitwan, qui leur permettra de se nourrir, d’envoyer leurs enfants à l’école, et surtout de rester vivre dans leurs villages, avec leurs proches et leurs traditions. 

En 2010, faute de consul dans la ville de Lyon, l’ambassade du Népal à Paris a demandé à Soleil Vert de représenter le Népal lors des fêtes consulaires. Dadi attaché de presse à l’ambassade a été notre interlocuteur dans la préparation de cet événement. Comme beaucoup de Népalais, Dadi est un personnage joyeux et agréable, toujours prêt à aider les autres, à  parler de son pays qu’il aime, et à monter des projets que l’association Soleil vert  voudrait aider à réaliser.

En France depuis 20 ans, il a rencontré des français qui lui ont parlé de leurs expériences au Népal, de « leur » regard sur son pays. Il eut alors l’idée d’interviewer des personnalités françaises qui ont, ou ont eu, une certaine popularité au Népal et ont participé en quelque sorte à l’histoire des relations entre la France et le Népal, depuis les années 1950.

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Ce livre « Thyo Népal », vient d’être édité au Népal en népali. Cette publication connait déjà un énorme succès et Dadi souhaite maintenant le faire paraitre en Français. Bien qu’il s’exprime aisément et avec beaucoup d’humour en français, il est parfois difficile pour lui, de retranscrire certaines tournures de phrases de ses interviews, j’ai donc entrepris de l’aider.

Si vous demandez à un français ce qu’il sait du Népal, la première chose dont il vous parlera, c’est des montagnes ! C’est par ce biais que je suis moi-même arrivée au Népal, mais lors de mon premier trek, j’y ai découvert bien d’autres trésors.

La montagne, les sommets, les « premières », les exploits sont des points communs entre la France et le Népal. Dadi a interviewé plusieurs grands himalayistes français qui racontent, brièvement leurs exploits, mais surtout tout ce qui s’est passé autour : leurs relations avec les autorités, et les populations, leurs façons de vivre à l’époque…

Il a bien sûr rencontré Maurice Herzog qui atteignit  le premier 8000, en foulant le sommet de l’Annapurna, et engendra par cette victoire, un engouement et une sympathie des français encore plus grande pour le Népal.

Des montagnards, comme Marc BATARD, Anselme BAUD, ou l’ancien vice-président de l’Assemblée Nationale Pierre MAZEAUD nous racontent leurs aventures et ce qu’ils ont découvert auprès des « gens » dans ces montagnes.

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Les « gens », c’est le mot qui revient dans presque toutes les interviews. Lorsque Dadi demande : « Comment avez-vous été accueilli ? Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ? ». La réponse est  toujours la même : « La gentillesse des népalais ! ». L’accueil chaleureux et souriant de ces « Gens » qui pour la plupart n’avaient pas grand-chose à offrir est pourtant resté gravé dans leurs mémoires.

Ce qui a permis cet échange avec la France, c’est une volonté d’ouverture des frontières et la mise en place de relations diplomatiques à partir de 1949. Des diplomates et des membres du gouvernement français ont été accueillis par le roi Birendra et son père.

Monsieur DE NOYELLE fut  parmi les premiers diplomates au Népal.

D’autres comme Jean BRIANE, le Docteur BENARD, Robert Le FOLL, nous permettent par leurs souvenirs d’approcher le quotidien de la cour, du roi, ou de son fils, comme Madame LEBREC qui nous raconte le séjour de Birendra en Normandie dans sa famille.

Pour le peuple népalais qui était si peu alphabétisé à l’époque, le palais, les rois, la cour, c’était un monde inaccessible. Aujourd’hui l’éducation s’est ouverte à un plus grand nombre, et les népalais peuvent découvrir une partie de leur histoire à travers les yeux des français. En même temps, ils découvrent la culture française, parce que les personnes interviewées mettent en parallèle la culture française avec celle du Népal. Dans les enregistrements, j’ai souvent entendu Dadi dire : « C’est très intéressant ! », parce que lui-même découvrait des anciennes coutumes françaises. Cet échange est une clé pour la compréhension de l’autre. On comprend donc que la première édition de ce livre soit déjà épuisée au Népal.

Comprendre l’autre, témoigner de son existence, de son mode de vie à un moment donné, c’est tout le travail de fourmi entrepris par les chercheurs et les ethnologues français. Recherches sur les coutumes, traditions ancestrales, les rituels, les danses, les chants, les religions.

Tristan BRULE, Gérard TOFFIN, ainsi que Marc GABORIAU qui a été professeur de français du roi, et bien d’autres détaillent leurs séjours, leurs rencontres, leurs attachements, et leur besoin de retourner au Népal.

Philippe Ramirez par exemple a commencé par découvrir la Montagne népalaise, puis dans le cadre de recherches, s’est intéressé au Dasaïn, cette grande fête religieuse népalaise, orchestrée comme une gigantesque pièce de théâtre, où chaque couche de la société et chaque caste participe et trouve sa place. Il explique les relations qui existent dans les villages entre les gens, en fonction de leur influence,  comme des « Patrons et leurs clients ». Son travail de recherche sur l’idéologie maoïste à la népalaise, montre paradoxalement un attachement des dirigeants maoïstes au Népal « ancien », dirigé alors par des rois « braves, justes et purs », des qualités, qu’ils aimeraient retrouver dans leurs dirigeants. Il rapporte aussi les difficultés qu’il a rencontrées à naviguer des maisons Brahmanes à celles des intouchables, et à rester politiquement neutre face aux différents partis.

Brigitte Steinmann elle aussi a commencé par  la montagne. Elle a été touchée par l’ethnie Tamang qui vit en particulier dans les montagnes et dont l’activité principale est d’être porteurs et guides. Elle montre l’évolution de cette société qui pratiquait auparavant plus ou moins le troc, et qui a glissé vers une économie monétaire. Elle raconte l’arrivée des premiers maoïstes dans ces villages bouddhistes et l’incompatible rapidité avec laquelle ils ont pris les armes. Elle fait part des contraintes rencontrées pour pouvoir vivre au milieu des familles et notamment l’apprentissage de la langue.

L’apprentissage de la langue, qui permet le véritable échange et la vraie compréhension de l’autre a été le fil directeur de la vie de Marie-Christine CABAUD. Professeur à l’INALCO, elle raconte ses difficultés à concilier sa vie de femme et celle d’enseignante en perpétuel acquisition du népali. Elle nous fait partager son combat et sa propre souffrance dans l’apprentissage et la compréhension de cette langue, mais aussi sa joie et sa volonté de transmettre son savoir. Elle explique comment elle a patiemment mis en place un système avant et après l’arrivée de l’ordinateur, pour offrir aux amoureux du népali un dictionnaire de plus de 15 000 mots. Tous ces mots, qu’elle a recherché auprès des népalais, dans leur vécu, dans les magazines, dans les publicités, et aussi dans leurs contes qu’elle a analysés et mis en parallèle avec les contes européens.

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D’autres français se sont intéressés à l’art népalais. Les sculptures et l’architecture à travers les temples, la musique et les chants qui sont omniprésents dans la vie des népalais.

Mireille HELFFER à 80 ans, tout en nous décrivant Kathmandu en 1965, retrace les difficultés qu’elle a rencontrées, en temps que femme, à parcourir les villages népalais. Elle nous explique comment elle a été une des premières à s’intéresser à la musique et à la façon de vivre des Gaïnés, un groupe ethnique qui a pratiquement disparu au Népal. Elle parle de leur évolution à travers les générations, et donne les raisons de leur disparition. Elle se confie sur les moments très durs qu’elle a vécus et sur les belles images dont elle se souvient.

Lorsque je suis arrivée à l’orphelinat de Sauhara, les enfants nous ont accueillis avec des danses. A notre tour, il a fallu que nous dansions. Un peu pris au dépourvu, nous avons dansé un rock, et les enfants étaient enchantés, car ce qui comptait pour eux c’était l’échange !

La danse c’est comme la musique, c’est un moyen d’expression universel.  La danse, c’est justement ce que Maud GRASMUCK est allée chercher au Népal. Elle nous fait partager son coup de foudre, pour ce pays et pour la gentillesse népalaise, qui a commencé à Baktapur en pleine fête de Dasaïn alors qu’elle venait d’oublier son sac à main quelque part… Elle nous fait entrer dans la danse en développant l’évolution de son apprentissage, pas à pas, avec les plus grands maitres de danse népalais. Elle confie sa rencontre presque magique avec la religion, un soir de fête de Shira Ratri.

Elle a  découvert une société où très à l’aise, elle a pu s’exprimer en dehors des carcans de l’éducation européenne. Elle est devenue célèbre à travers les danses classiques et Bollywood. Les Népalais l’ont adopté et lui ont donné le nom de Manjushri.

Son souhait est de rendre au Népal ce qu’il lui a apporté, en le faisant connaitre à travers ses danses traditionnelles. Ce qu’elle veut transmettre au public, ce n’est pas seulement de la virtuosité, mais aussi un voyage.

C’est un véritable voyage que nous offre Eric VALLI, avec son film « Himalaya » ou « Caravan », qu’il a tourné dans le Dolpo. Des détails sont bien sûr donnés sur le tournage, mais plus particulièrement sur les relations qu’il a gardées avec les acteurs après le film, et sur le partage de son succès. Dès les premier instant, il est  tombé amoureux du Népal, il répète à plusieurs reprises que pour lui c’est une véritable « Histoire d’amour ».  Il exprime toute sa passion pour les gens qui vivent dans ces montagnes où il a ressenti si fort la proximité de l’homme avec la nature. Leur façon de vivre si respectueuse de l’humanité, et si vraie.

Il parle du savoir de ces nomades qui tirent « tout » de la nature sans la détériorer, de sa fascination pour ce pays incroyable qu’il a découvert en 1970, et dans lequel il voyait un formidable potentiel. La manière dont le Népal s’est développé par manque de clairvoyance de ses dirigeants est pour lui un gros gâchis. Le potentiel hydro-électrique par exemple n’a pas été suffisamment exploité.

Pourtant, plusieurs scientifiques français ont travaillé au Népal et transmettent leurs savoirs aux scientifiques népalais. Le rôle de la France est notamment important en matière de sismologie comme nous le décrit Frédérique PERRIER, avec la mise en place de tout un réseau d’enregistrement des séismes à travers le Népal. Son témoignage m’a particulièrement impressionné, lorsqu’il décrit l’horreur que pourrait être un fort séisme sur l’urbanisation anarchique de la ville de Kathmandu.

Je voudrais également parler du témoignage très vivant de Didier DELSELLES qui nous fait vivre avec ses mots son exploit, jamais renouvelé jusqu’à présent, de poser son hélicoptère sur le toit du monde, et aussi,  du Colonel Le FLOCH, formateur des premiers pilotes d’hélicoptères du Népal, et notamment du roi. Tous deux, grâce à l’enseignement qu’ils ont transmis aux népalais ont permis de développer toute une logistique de secours en montagne toujours efficace aujourd’hui, et indispensable pour les nombreux himalayistes.

Je vais arrêter là, le détail des interviews pour vous dire que j’aime énormément le Népal. Je ne suis ni chercheur, ni artiste, ni écrivain, et je ne peux lui apporter que très peu. Cette transcription est ma contribution à son histoire.

Ceux qui ne connaissent pas encore le Népal ou qui n’y sont pas particulièrement attachés, auront le plaisir de découvrir dans ce livre les sentiments, et les confidences de toutes ces personnalités.

Depuis les années 1950, le Népal a changé, et nous découvrons de quelle façon à travers ces témoignages. C’est un livre d’histoire, comme en ont les écoliers, mais pas l’histoire des grands de ce pays, l’histoire des « Gens ». Ceux de là-bas et ceux d’ici. C’est un partage.

Lorsque j’écoutais tous ces « gens », raconter le Népal, je me suis sentie riche, je n’avais pas envie d’arrêter mes transcriptions pour passer à table. Je souhaite que vous ressentiez la même chose en lisant le livre.

Comme dirait Dadi, « c’était très intéressant ! ».

Ceux qui aiment le Népal vont se régaler.

(Ce livre sera publié en langue française)